Si j’étais née ailleurs…

Lorsque je pense à ma vie (oui, ça m’arrive, je suis assez autocentrée :)), je me dis qu’autant dans certains domaines les choses se sont plutôt bien goupillées, autant dans la case maternité/fertilité, c’est pas très très cool. Pas l’ombre d’une grossesse, ni même d’un test positif depuis quasi 12 ans, ce n’est pas ce qu’on peut appeler une réussite – même si je n’étais pas en essais en continu tout ce temps-là, et même si je n’en suis à ce stade ‘que’ aux IAC, et que tout espoir est encore permis… n’empêche que la quarantaine n’est pas si loin et que dans l’ensemble on ne peut pas dire que ce soit hyper positif.

Certes.

Et pourtant…

En ouvrant un peu mes œillères et en changeant mon angle de vue quand je regarde les choses… mine de rien, je me rends compte que j’ai pas mal de raisons de me dire que j’ai sacrément de la chance dans mon ‘malheur’.

J’ai de la chance, parce que je suis en couple – ne pas pouvoir avoir d’enfants parce qu’on n’a pas trouvé un père pour eux doit être autrement douloureux.

J’ai de la chance, parce qu’avec Mr, on est en phase sur notre envie de bébés – vouloir un enfant quand son chéri n’en veut pas doit être une sacré souffrance ; j’en ai lu quelques témoignages, et franchement je ne les envie pas du tout.

J’ai de la chance, parce qu’on est bien entourés : peu de questionnements intrusifs de la part de notre entourage, et un accueil globalement ouvert qui nous a permis des discussions sereines sur le sujet avec une bonne partie de la famille et de nos amis (à de rares exceptions près, mais il en faut toujours des exceptions) – les remarques blessantes, ou souvent maladroites sont autant de poids supplémentaires dont je me passe très bien.

J’ai de la chance, parce que j’ai pu me mettre à mon compte depuis un an et demi et avoir ainsi plus de temps à consacrer au ‘projet bébé’, et surtout moins de stress – beaucoup de PMettes jonglent entre protocoles médicaux et travail salarié ; de mon côté je n’ai vraiment réussi à me lancer qu’une fois mon bureau installé à la maison.

J’ai de la chance, parce que j’habite dans un pays où les frais liés aux traitements contre l’infertilité sont largement pris en charge financièrement (certes dans une certaine limite en nombre de tentatives, mais tout de même) – devoir se limiter à quelques IAC ou une FIV parce qu’on ne peut pas se permettre d’en faire plus financièrement, c’est un obstacle de plus que je suis bien contente de ne pas avoir à gérer.

J’ai de la chance  parce que je n’ai pas de convictions religieuses qui rendraient difficiles les démarches médicales de procréation assistée – j’ai été très touchée par les témoignages des Chrétiens infertiles, site que j’ai découvert via la Fille aux Cheveux de Lin ; lorsque la foi que j’imagine un refuge dans les temps difficiles condamne les solutions qui pourraient permettre d’atteindre ce rêve de maternité, que ça doit être dur (d’autant plus lorsqu’au sein même de cette communauté, être sans enfants est très mal perçu…).

Mais surtout, j’ai de la chance, parce que je vis dans une culture où la responsabilité de l’infertilité n’est pas imputée à la femme et n’a pas de conséquence dramatique. Oui bien souvent encore les gens autour de nous vont supposer que si problème il y a, c’est du côté de la femme –sans même se poser la question si c’est vrai ou non – et c’est bien regrettable ; mais on parle alors de problème médical et non de responsabilité.

J’ai lu ces derniers jours plusieurs témoignage et études sur l’impact de l’infertilité dans les pays pauvres, et franchement ça m’a pas mal remuée. En voici quelques éléments :

– En Afrique sub-saharienne, le taux de couples infertiles n’est pas de l’ordre de 8 à 12% comme c’est le cas en moyenne dans le monde, mais de l’ordre de 30%… les causes en sont très souvent les trompes bouchées suite soit à des avortements ou à un premier accouchement faits dans de mauvaises conditions sanitaires, soit à des MST, soit à des pratiques telles que l’excision.

– Dans de nombreux pays non industrialisés, lorsqu’une femme n’a pas d’enfants (quelle qu’en soit la cause, qui n’est souvent pas recherchée), cette femme risque d’être déshéritée, bannie car elle est perçue comme source du mal, physiquement ou psychologiquement agressée,  voire même parfois tuée. Parfois, la femme infertile n’a pas le droit de toucher aux bébés des autres, de peur qu’elle ne soit une sorcière.

– Dans ces pays, ne pas avoir d’enfants a des conséquences économiques importantes car en l’absence d’un système de retraite et d’assurance maladie, ce sont les enfants qui s’occupent de leurs parents lorsque ceux-ci sont âgés.

– Lorsque les femmes infertiles dans un pays pauvre ont la chance de pouvoir accéder à des soins de PMA, ceux-ci sont relativement rares parce que chers bien sûr, et parce que –même si cela s’améliore – l’aide est encore très limitée sur ce plan ; elles font les frais de la vision classique des ‘pays pauvres surpeuplés’, qui n’auraient donc pas besoin d’appui sur des aspects d’infertilité.

– Une femme au Pakistan témoigne du fait que souvent les maris ne sont pas d’accord pour rechercher des causes d’infertilité, et qu’elles-mêmes ne sont pas reçues par les gynécologues si elles y vont seules ; dans les villages, elles ne sont donc généralement suivies que par des guérisseurs.

– Il ressort d’une discussion entre femmes infertiles, toujours au Pakistan, que l’infertilité est une ‘maladie’ de la femme, et pratiquement aucune infertilité d’origine masculine n’est recherchée : « l’esprit du mal est dans le corps de la femme uniquement, puisqu’il affecte les règles » ; « si l’homme peut avoir une érection, c’est qu’il peut se reproduire »…

– J’ai lu qu’en Afrique du Sud, les vols de nouveaux nés sont fréquents (en passant parfois par des crimes terribles), car les femmes infertiles (ou considérées peut-être à tort comme telles) sont « désespérées de conserver leur dignité et leur mariage ».

Il ne s’agit ici que d’exemples, et je ne veux nullement en faire des généralités sur tel ou tel pays. Mais ces situations existent bien. Bien sûr, on peut toujours se dire que, de manière générale, on n’est pas à plaindre puisqu’il y a des gens qui souffrent plus que nous ailleurs sur la planète. Mais là n’est pas le propos – ces femmes, tout autant que moi, ont eu la malchance d’être infertiles, mais contrairement à moi, en plus de la douleur que cela représente pour toute femme qui désire être mère, elles ont à subir des conséquences autrement plus graves.

Au final dans quelques années, soit je serai mère, soit j’aurai épuisé toutes les cartouches qui auraient pu me mener à la maternité. Mais quel que soit le résultat, même s’il n’est pas facile à vivre, je n’aurai pas de regrets. J’aurai pu essayer jusqu’au bout les options disponibles, et – sauf erreur médicale au cours du parcours – je n’en serai pas morte…

C’était ma réflexion du jour – je vous laisse avec une belle chanson d’Oumou Sangare du Mali, sur la maternité. J’ai trouvé sur le net une traduction des paroles que je vous ai copiée ci-dessous.

Denw ko (maternité, avoir un enfant)

Refrain
J’ai un désir d’enfant qui me submerge
Le désir d’enfant me vient à l’esprit
Donc le désir de maternité n’est pas une utopie

Quand le désir d’enfant me vient pendant mon sommeil, Femmes,
la poudre du sommeil est mise de côté et je me réveille et m’assied sur le lit
eh! Le désir d’enfant me submerge
Dia, dia, le désir de maternité est un sentiment réel

Quand le désir d’enfant me prend pendant un voyage, Femmes,
la voiture doit s’arrêter sur le côté de la route et je reste là à penser
Dja, dja, le désir d’enfant existe vraiment

Quand le désir d’enfant me prend pendant que je puise l’eau du puit
je laisse tomber la corde dans le puit et je reste debout à penser à mon désespoir d’avoir un enfant
Huumm! le désir d’enfant n’est pas une utopie

Quand le désir d’enfant me prend quand je lave le linge, Femmes
Je pose le savon de côté et je reste debout à penser à mon désir d’enfant
Hii! le désir d’enfant me submerge!
Dia Dia le désir d’enfant n’est pas une utopie!

Le désir d’enfants, Femmes mariées, Comme cela nous rend triste de ne pas
enfanter

(pause musicale)

Femmes, quand vous éduquez bien votre enfant
L’enfant contribue au bien être de son père
L’enfant contribue au bien être de sa mère
L’enfant contribue au bien être de la Nation
Les femmes ne sont elles pas prêtes à mourrir pour leurs enfants!

Refrain

Mon fils Cherif, tu es un enfant de la bénédiction
Quand une femme n’a pas d’enfant, on dit qu’elle n’est pas sérieuse
Mon fils Bilaye, tu es un enfant de la bénédiction
Quand une femme n’a pas d’enfant, on dit qu’elle a des moeurs légères
Qu’Allah laisse à chaque femme la possibilité d’avoir au moins un enfant
Quand une femme n’a pas d’enfant on dit qu’elle n’est pas sérieuse

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18 commentaires pour Si j’étais née ailleurs…

  1. Coraline dit :

    Pas facile cette PMA….. bon d’sou (comme disent les anciens d’ici) comme c’est pénible de voir tout ce qui nous tournicote dans la tête lors de ces stims. Je te souhaite du fond du coeur que ce soit bientôt votre tour !

    Je t’envoi plein de courage ! Mille bisous.

    Coraline

  2. Barbidou dit :

    J’aime beaucoup ton article. Il est vrai que nous ne mesurons pas souvent la chance de vivre en France.
    Le texte de cette chanson est magnifique.
    Bisous

  3. irouwen dit :

    Relativiser et regarder ailleurs permet, il me semble de ne pas se focaliser sur son seul nombril. De ne pas attribuer à la nature nos échecs. Car oui nous avons de la chance. Alors autant essayer d’en « profiter » le plus sereinement possible en toute connaissance de cause et des « chances » qui s’offrent à nous.
    très belle chanson, j’adore la musique africaine.
    Utilise tes multiples chances pour vivre le mieux possible ces épreuves de la maternité contrariée, mais ton chemin existe.

  4. Gaelle dit :

    A cette discussion qui me touche, je ne peux ne rien ajouter … Voici un petit complément à ta liste, qui, je l’espère, permettra aussi de positiver et d’ouvrir le regard et de connaitre d’autres pratiques très méconnues ici (on voit trop souvent l’angle négatif de ces pays) : « dans certains pays (je me base sur du vécu d’Afrique Centrale, histoire de ma belle mère et d’autres), une épouse qui n’a pas d’enfant peut se voir confier ceux d’autres femmes. » En un peu plus explicite, ma belle mère a été élevée par sa maman biologique et surtout par sa maman de coeur (logeant à proximité, elle dormait, vivait … chez cette seconde maman), cette dernière n’ayant pas réussie à enfanter. C’est la maman biologique qui fait ce choix, par solidarité.
    Un autre point a souligné et tout autant méconnu ou mal interprété est le « confiage » qui équivaut un peu au parrainage d’enfant. En gros, si une famille le peu et le souhaite, elle peut se voir confier des enfants d’amis, de la famille, de connaissances … afin que cet enfant puisse notamment aller au collège, lycée (qui sont dans les villes et peu dans les villages)… accéder à la scolarité plus facilement. C’est aussi le cas du 4ème « frère » de mon mari. Ce grand frère a « 2 familles », la seconde ne remplace pas la biologique (soyons clair), ces familles ont pour seule objectif d’apporter le meilleur à l’enfant, selon leurs moyens et possibilités.
    Voila, je ne sais pas si c’est clair, mais j’ai trouvé dans ton post une ouverture à ce type de discussion sur finalement le sens de la famille, le bien de l’enfant …

    • Kaymet dit :

      Merci Gaëlle, et bienvenue par ici!
      Bien sûr, la discussion est plus que bienvenue. 🙂
      L’objectif de mon billet n’était pas du tout de donner une vision négative de certains pays par rapport à d’autres (j’espère que ce n’est pas ce qui en ressort), mais plutôt une réflexion sur la douleur des femmes infertiles de par le monde, et de l’impact social pour certaines d’entre elles.
      Tu fais bien de réagir et d’ajouter ces beaux exemples d’ouverture sur le sens de la famille. J’ai effectivement entendu parler des coutumes où les femmes n’ayant pas pu avoir d’enfant se sont vu confier un enfant par une sœur ou une amie, et je trouve que ce sont des expériences très touchantes. Dans le temps ça arrivait d’ailleurs aussi en France, mais je pense de manière beaucoup plus anecdotique.
      J’aime les échanges culturels – je pense que d’une manière générale, une culture et une société qui s’ouvre sur les autres est une culture qui s’enrichit, et que nous avons tous beaucoup de choses à apprendre les uns et des autres.

  5. Gaelle dit :

    Ne t’en fait pas c’est vraiment pas ce qui en ressort, tout ce qui tu as dis est très très juste, et ton ouverture ressort à plein poumons. C’était un ptit mot pour te remercier et apporter une petite pierre. J’adore ton blog par ailleurs ;-). Eh oui, que l’attente est longue, stressante et éprouvante, et je nous souhaite à toutes et tous du bonheur !

    • Kaymet dit :

      Merci Gaëlle, ce que tu dis me touche beaucoup!
      Quel est ton parcours à toi? Je te souhaite (je nous souhaite :)) aussi du bonheur tout au long du chemin!

  6. snow dit :

    hello Kay..
    On ne sait pas ce que sera notre parcours ..court , long, embuches , chance??
    Le temps fait son oeuvre…aucune tentative n’est vecue de la meme façon…
    j’espere que le temps sera doux avec vous…Mais, si il y avait des longueurs..le meilleur remède , le seul je dirais, est le « je ne lache pas, j’ouvre toutes les portes, toutes les possibilités… » et là …je peux t’assurer que la chance se pointera!! bises

    • Kaymet dit :

      Oui la chance y est pour beaucoup, et je suis d’accord avec toi: il faut savoir la provoquer cette chance!
      Merci pour tes encouragements; c’est très précieux, ça donne du courage pour avancer – toujours plus loin.
      Bises

  7. Ping : Comment vivre quand même? | unenfantpeutetre

  8. Apo dit :

    Oui tu as sans doute raison, il ne faut pas s’arrêter à ce qui nous fait si mal et penser que malgré tout, on a une certaine chance, d’être deux et de s’aimer, d’être libre, de ne pas se battre avec des contradictions éthico-religieuses, de ne pas trop avoir à se soucier du coût de la PMA. Mais bon sang, certains jours, c’est dur de voir cette « chance » et de parvenir à profiter de ce « bonheur » car il est incomplet… APo

    • Kaymet dit :

      Je pense que dans ce parcours (comme dans d’autres, mais c’est celui-ci qui nous intéresse là tout de suite), il faut que l’on compose avec le quotidien et son lot d’émotions – qui vont fluctuer en fonction des hormones, des événements dans notre vie et dans la vie de ceux qui nous entourent de près ou de loin, de certaines dates… Certains jours relativiser ainsi nous aide à avancer, d’autres jours on s’occupe pour ‘oublier’ ou on profite tout simplement de la vie, en toute légèreté, et puis il y a des jours où c’est juste trop, et on reste enoufi(e)s dans la tristesse et le manque. Et avec le temps, on gère mieux certaines choses et moins bien d’autres, parce que c’est notre vie et qu’on en fait ce qu’on peut quand on n’en fait pas toujours ce qu’on veut.
      Tout ce qu’on peut dire c’est que demain sera un autre jour – et que peut-être il sera plus léger…

  9. Ping : La valeur de notre frigo a triplé | unenfantpeutetre

  10. C’est en naviguant de billet en billet sur ton site que j’arrive sur celui-ci. Tu exprimes si bien ce que je ressens! Certains jours, je sens que je me dois absolument de relativiser, non seulement pour ne pas désespérer, mais aussi parce que j’ai besoin de voir les choses du bon côté… pour ne pas trop m’enfoncer.
    Ce que tu dis dans ton dernier commentaire résonne aussi en moi. Certains jours, on relativise; d’autre fois, on « oublie », car on ne veut plus penser à tout ça, on a besoin de légèreté; enfin, d’autres jours sont plus noirs, et on reste immobile avec notre douleur. Les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas tous: il en va de même pour nos états d’âme. Tu as si bien dit les choses. Merci, ça m’a réconforté.
    Bises

    • Kaymet dit :

      Bonjour P’tit Hérisson, contente de lire que ce texte et ces commentaires résonnent en toi.
      C’est pas toujours facile de voir les côtés positifs, mais oui je trouve ça très important d’y arriver de temps en temps – les jours ‘avec’ – et puis d’accepter qu’il y a aussi des jours ‘sans’, et que c’est pas grave, que ça ne va pas durer.
      Notre chemin aux unes et aux autres est loin d’être un long fleuve tranquille, ça c’est sûr. Et le plus important est de ne pas se perdre soi-même le long du chemin. Je t’envoie tout plein de bisous et de courage, surtout pour les jours de douleur.

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