Dégât collatéral

« Non mais tout le monde a des enfants ! » dit-elle…

Elle, la cops d’un ami – un gars qui a été mon meilleur ami (et même plus, l’espace de quelque temps) pendant des années, en gros entre 14 et 25 ans. Elle que je n’ai jamais vraiment portée dans mon cœur, avec ses commentaires à la con et son tact légendaire ; mais bon comme c’est sa copine, on a fini par s’entendre. Ils ont une gamine de 2 ans. Eux qui n’en voulaient pas à la base. Elle qui, enceinte, m’avait demandé : « mais vous n’en voulez pas vous des enfants ? », alors que déjà elle savait ce qu’il en était, dans les grandes lignes.

On était 5 adultes, chez eux. Ils ont passé la soirée à parler crèche parentale, vacances de la petite, comportement de la gamine, enfants des uns et des autres. Normal, c’est leur quotidien. Et puis en réalité, la soirée n’a pas vraiment tourné autour de ça tout le temps, mais pour moi c’était tout comme. Je me suis sentie à des années-lumière de là, j’ai eu envie de partir plus d’une fois au cours de la soirée, et puis non, j’ai attendu, je me suis consolée avec le vin. Bon j’en ai pas bu tant que ça non plus, mais j’en suis quand même repartie avec un goût amer. D’habitude, les conversations sur les gosses, ça ne me dérange pas, je participe même souvent avec plaisir. Mais là c’était juste pas possible.

J’ai compris plus tard d’où était venu mon malaise, en lisant un commentaire sur un blog – une femme disait : ce n’est pas toujours facile quand on est infertile de passer des soirées avec des parents, et il faut faire preuve de patience parce qu’inévitablement, ils vont parfois parler des enfants parce que c’est leur vie maintenant ; mais que ce qui compte, c’est qu’ils soient aussi contents de nous écouter parler de notre vie, parce que l’amitié c’est ça : s’intéresser chacun à la vie de l’autre.

C’est ça la clé : la réciprocité, l’intérêt mutuel. C’est sûr, les jeunes parents sont englués dans leur monde de jeunes parents, on ne peut pas leur en vouloir. Et ce n’est pas de la jalousie que j’ai ressenti – parce qu’à vrai dire, leur vie ne me fais franchement pas fantasmer… Je me suis juste rendue compte que non seulement ma vie ne les intéressait pas plus que ça, mais que moi-même je n’avais pas envie de la partager avec eux. Je crois qu’au final c’était ça le plus dur : avoir l’impression que ce que je pourrais raconter ne les intéressait pas vraiment, puis sortir de chez eux en n’ayant plus aucune envie de les revoir, et me rendre compte que finalement c’est une page d’amitié qui se tourne – une amitié qui a été tellement importante pour moi pendant une partie de ma vie, que je ne pensais pas qu’on puisse devenir de tels étrangers l’un pour l’autre ; c’est de ça dont j’ai souffert.

Mais voilà, c’est passé, c’est un truc qui se referme, des amis qui n’en sont plus vraiment ; je n’aurais jamais cru pouvoir ressentir ça un jour, aussi simplement. Peut-être que si on avait nous aussi des enfants on aurait des rapports différents ; peut-être que ce n’est qu’un ‘dégât collatéral’ de plus…

Le plus beau pour moi a été le soutien de mon Mr quand j’ai partagé avec lui tous ces ressentis (il n’était pas présent à la soirée). L’entendre me dire qu’il lui est arrivé de vivre le même type de soirée, de ressentir exactement la même chose ; que ça peut passer avec le temps et que peut-être dans quelques années je serai contente de les revoir.

Peut-être – ou pas. Aujourd’hui ça m’importe peu.

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15 commentaires pour Dégât collatéral

  1. LuluLulu dit :

    Ce que tu as vécu, ressenti, pensé… je l’ai maintes fois vécu, ressenti, pensé…
    Lorsque nous sommes avec des couples avec enfants, j’ai cette impression (mais là, je ne suis peut-être pas très objective puisque je focalise sur mon infertilité) que je ne les intéresse pas…
    Et effectivement, si réciprocité il n’y a pas, il ne faut pas s’imposer cela en plus.
    Avec la PMA et ses difficultés, j’ai appris à me protéger, à me préserver et c’est une façon de se préserver que de s’éloigner (ne serait-ce que momentanément) de ceux qui n’ont pas d’intérêt pour moi…

    • Kaymet dit :

      Je crois que ma mémoire est assez sélective parce que j’ai forcément déjà vécu ça avant. Mais d’habitude je m’y attends et je fais avec. Alors que là c’était plus dur, sans doute parce qu’à mes yeux l’amitié était (historiquement) importante et que de fait je me suis rendue compte qu’on n’avait plus grand chose à partager, et je ne m’étais pas attendue à ça.
      Tu as raison, il faut qu’on arrive à se protéger et à penser à nous avant tout.

  2. J’ai connu cela pendant des années… Et mon compagnon aussi, même si lui le fait de ne pas avoir d’enfant était, à l’époque, son choix (nous ne sommes ensemble que depuis 2 ans).
    Nous avons rencontré d’ailleurs des amis à lui, ils ont un petit garçon de 8 ans. Et la réflexion du monsieur fut : « on s’était perdu de vue, parce que toi et moi on n’avait pas grand chose à partager, moi avec un gamin, et toi mec quasi célibataire, sans enfant. On ne vivait plus sur la même planète »…
    Mon compagnon a acquiescé. Moi, perso, je comprends cet ami. Mais en même temps, quand on est amis, on s’intéresse à autre chose qu’aux enfants quand surtout des enfants…les amis n’en ont pas, non?
    C’est clair que depuis que nous avons notre propre bébé, nous voyons le monde différemment, nous partageons des choses, avec d’autres parents, et nous ne pouvons plus partager d’autres choses car parents, justement (d’un bébé…je suppose qu’ensuite cela pourra évoluer).
    Mais pourtant, j’ai moi une amie qui ne peut pas avoir d’enfant, son couple est en souffrance depuis des années. Je sais que mon petit miracle à moi lui a fait « mal », que son compagnon a eu les larmes aux yeux en nous rendant visite, même si cela lui a rendu un peu d’espoir. Quand on se voit, on parle de notre fille, forcément. Mais pas que… Parce que ce serait vis-à-vis d’eux d’un profond égoïsme, et puis, c’est mon amie…Et elle a des tas de choses à partager, à raconter, à dire.

    Les amitiés peuvent évoluer, dans le bon ou mauvais sens, et l’enfant qui arrive, de fait, peut rapprocher ou éloigner. C’est comme ça. C’est la vie, oui…

    • Kaymet dit :

      Le truc c’est qu’on a plein d’amis qui ont des enfants – généralement encore petits – et que quand on les voit, j’ai très rarement ce sentiment de déséquilibre. On parle des petits, mais on parle aussi de nous. Et du coup d’ailleurs, je me sens souvent à l’aise aussi pour parler (un peu) de notre parcours d’infertile; parce qu’il y a de la place pour ça et une réelle écoute.
      Je suis d’accord avec toi, on a tous des choses à partager – et partager, forcément, ça va dans les deux sens. J’aime ce que tu dis sur l’échange avec ton amie. Vous devez avoir une belle amitié toutes les deux, tous les quatre.

  3. DraZS dit :

    En ce moment je connais ça, je me demande où est ma place dans les relations avec mon entrourage, ils parlent de leur grossesse, de leurs enfants, les echographies du bébé, etc… Mon mari et moi, nous nous sentons exclus, comme ci on devenait transparents dès que les sujets « grossesse, bébé » viennent sur le tapis, on ne se sent pas à notre place.
    Avec mon mari nous avons essayés de parler de la pma avec nos familles proches devant les phrases complètement débiles qu’il en est ressortis….
    Puis ils nous ont bien fait comprendre que l’on ne doit pas gacher le bonheur des autres avec notre « soucis », cela ne les interessent pas de savoir par quoi nous passons, les hauts et les bas, les pleurs, alors nous avons décidé de ne plus en parler avec eux. Nous avons un seul couple d’amis avec qui en parler, ça me suffit….
    J’en ai beaucoup souffert, de l’indifférence des personnes que je croyais mes amis, ou même la famille, la non-réciprocité, j’en souffre encore soyons honnête. Mon mari prend ça differemment, normal les hommes voient les choses differemment de nous, lui prend le positif qu’il y a, a prendre avec certains. Sauf que pour moi l’amitié est un échange, une réciprocité en toute circonstance, dans le positif comme le négatif, malheureusement, la plupart (pas tous) de nos amis ne sont présents dans nos vies (à mon mari et moi) que dans les instants de joies, c’est regretable.
    Ce qui fait que je deviens égoiste, enfin égoiste en amoureux, on ne pense qu’a notre couple, à nos animaux, et la cause animale. J’ai décidé ne plus être là pour certains, je prends mes distances, je m’éloigne, pour me proteger, éviter le conflit qui me parrait inévitable avec certains…. Je ne suis même pas sûre qu’ils comprennent….
    « C’est dans les moments les plus durs que l’on reconnait ses vrais amis  » tellement vrai.
    A bientot

    • Kaymet dit :

      Ca doit être super douloureux de se voir dire de ne pas partager les difficultés pour ne pas « gâcher le bonheur » des autres. Je trouve ça profondément égoïste de leur part. Où est le lien, l’amitié, si on ne peut pas partager ce qu’il y a d’important dans notre vie?
      Heureusement que vous avez au moins un couple d’amis avec qui en parler, c’est important.
      Et puis, de mon point de vue en tout cas, les échanges sur la blogo sont une bonne soupape pour continuer à avancer.
      Bon courage ma belle et à bientôt

      • DraZS dit :

        J’avoue que cest très douloureux, j’ai du mal à m’y faire. Heureusement que le couple d’amis que j’ai cité est présent pour nous, comme nous le sommes pour eux.
        C’est vrai que les échanges sur les blogs me permettent d’avancer, de relativiser sur certaines choses. Bon courage à toi également, a bientot, bon week end

  4. La fille dit :

    le décalage avec les couples d’amis avec enfants, je le ressent forcément et à certains moments j’ai eu besoin de m’éloigner pour mieux revenir. Finalement nos amis sont toujours là.

    • Kaymet dit :

      Parfois s’éloigner pour se préserver, puis revenir. Et si ce n’est pas le cas, c’est que l’amitié n’était pas ou plus assez forte. C’est dans les moments difficiles qu’on s’en rend le mieux compte.

  5. c’est de la jalousie!! mêlée à une connerie sans norme!! malheureusement des gens comme ça existent… mais je ne suis pas sûre qu’elle soit si heureuse que ça si elle prend du plaisir à essayer de te faire souffir… gros bisous

    • Kaymet dit :

      Il y a peut-être de ça, parce qu’on a un certain historique… en même temps ça date quand même pas mal maintenant. Enfin je parle de la jalousie – pour la connerie je préfère ne pas m’étendre là-dessus, je risquerais de ne plus m’arrêter 😉
      Pour ce qui est de son bonheur, j’aurais bien du mal à me prononcer – j’ai juste trouvé qu’elle n’avait pas l’air ravie d’avoir sa gamine (qui est d’ailleurs super mignonne), vu qu’elle a passé pas mal de temps à se plaindre avec des remarques du style “tout le monde dit qu’avoir des enfants, c’est génial; mais personne ne nous dit qu’au quotidien c’est quand même hyper chiant” – bien sûr c’est de la provoc; bien sûr elle était fatiguée parce que ce jour-là sa gamine n’était pas à la crèche et que du coup elle a dû s’en occuper!… mais quand même, moi je dis qu’il y a des claques qui se perdent…
      En tout cas, merci pour le soutien!!
      Tout plein de bisous à toi

  6. Lily dit :

    Dans le même genre, une collègue m’a dit cette année, alors qu’elle connaît ma situation : « JAMAIS je n’aurais pu vivre sans enfant ! »
    Finalement , ton histoire m’a tellement inspirée que j’en ai écrit un billet dans mon blog.
    Bises.
    Lily.
    mamansansbb.wordpress.com

  7. Alyzeeduvar dit :

    On en a tellement envie qu’on se sent exclu de ce monde…. On est partagé aussi entre l’envie et la jalousie. Peut être ne veux tu plus les voir pour le moment pour ne plus ressentir ce manque de réciprocité. On a tendance à s’isoler, mais comment s’ouvrir aux autres quand eux n’ont pas vécu cette longue traversée pour arriver en Australie autrement qu’en avion? Reste confiante!!

    • Kaymet dit :

      C’est sûr qu’il y a un tel décalage… dans le fond, je ne peux pas leur en vouloir de ne pas comprendre – mais il y a des attitudes sur lesquelles je passerais en temps normal, parce que ‘elle est comme ça’ et que je fais avec, mais que dans ce contexte j’ai beaucoup de mal à supporter…

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